Fantasmes et réalités, réflexions sur l’architecture

« À propos de l’espace urbain.

De quoi est faite la ville ? La réponse la plus courante sera que c’est un ensemble plus ou moins compact de maisons et de monuments, dont les habitants vivent du travail tertiaire ou secondaire, mais cette réponse est incomplète : ce qu’il y a entre les maisons, autour des maisons et des monuments, est au moins aussi impo1tant que les bâtiments eux-mêmes. Ce sont les espaces de la ville, les espaces urbains. Les espaces ne peuvent être dissociés du bâti, quelle que soit la ville, son lieu, son site, ses époques de création et de croissance, ses caractéristiques particulières, qu’elle soit ancienne, qu’elle soit aujourd’hui un centre urbain ou que l’on parle de ses banlieues et de ses périphéries. Même dans les grands ensembles, dont on a dit à juste titre que l’espace urbain n’y avait aucune qualification, cet espace existe factuellement bel et bien.

L’une des faiblesses de l’architecture moderne et contemporaine est sans doute d’avoir sous-estimé son rôle architectural. Il s’agit aujourd’hui, si l’on veut réellement renouer avec la ville comme entité de vie collective et comme lieu d’appartenance d’une population, de réhabiliter l’espace. Une architecture ne devrait pas être concevable sans qu’elle intègre la complémentarité du bâti, (les volumes construits, les maisons, les monuments) et de l’espace qu’il définit, (la rue, la place, le jardin … ). Mais on ne saurait dire, à priori, lequel est déterminant, lequel est déterminé, parce qu’en réalité c’est l’un et l’autre. Devant quatre corps de bâtiments entourant une cour carrée, qui peut affirmer que le bâti a engendré l’espace intérieur ou que celui-ci a déterminé l’implantation de ses constructions périphériques ? (Bien entendu, cet exemple est schématique, puisque l’espace est aussi celui qui entoure cet ensemble, dans le cadre d’une continuité qui est l’essence même de la ville). En oubliant cette vérité essentielle, en parachutant des bâtisses, des volumes simples ou compliqués dans un terrain quelconque, comme on pose un objet quelque part, le bâtisseur faillit à sa tâche. Il ne traite le problème que pour moitié. Cela explique le malaise engendré par la plupart des monuments spectaculaires produits par les architectes actuels, beaux ou pas beaux selon les goûts, mais anachroniques dans leur isolement. »

Fantasmes et réalités, réflexions sur l’architecture, Jean-Jacques Deluz, Éd. Barzakh, 2008,  p. 75-76