L’urbanisme et l’architecture d’Alger : aperçu critique

« Il est aujourd’hui évident que la typologie architecturale est déterminée par l’histoire , que c’est l’environnement historique (l’environnement politique, économique et social, l’environnement culturel , le site géographique) qui conditionnent la forme et les dispositions des espaces. Mais la société contemporaine – aussi bien la société coloniale que celle des nouveaux pays indépendants – n’est pas monolithique. Les contradictions y existent, même lorsque les forces dominantes (l’impérialisme de la société coloniale, l’idéologie de l’Islam et du socialisme de l’Algérie indépendante) cherchent à les effacer. De sorte que la lecture des ensembles urbains de ces différentes époques se fait à des niveaux où la forme est, soit en cohérence complète avec les forces qui l’ont produite , soit en retrait ou en décalage avec ces forces.

Dans ce débat , il faudra donc faire la part des «promoteurs» (eux-mêmes souvent expression de tendances contradictoires) et des «concepteurs» (architectes, ingénieurs, urbanistes), part souvent discordante. D’autre part, s’ il est vrai que l’analyse du cadre bâti donne raison à un certain déterminisme historique , et que le décryptage des formes, quelle que prétende être l’objectivité de l’histoire de l’art et de ses enchaînements stylistiques, passe par l’analyse des conflits idéologiques, il reste que l’objet architectural jouit d’une vie propre plus ou moins riche en capacité de survie.

(…) Aussi l’appréhension d’une ville à travers les seuls arguments de son histoire risque-t-elle d’aboutir à des jugements fermés : la ville coloniale est inadaptée aux nouveaux modes de vie de l’Algérie, par exemple. Les transformations des sociétés, les révolutions, les mutations sociales, l’évolution des techniques qui s’y superposent, demandent un dépassement de ce niveau primaire. Aussi, paradoxalement, un examen purement architectural des formes du cadre bâti pourrait-il aider à cette appréhension.

(…) S’il y a une liaison évidente entre le niveau historique et idéologique et le niveau architectural , l’analyse de l’architecture ne peut se présenter comme une projection simpliste de l’histoire sur l’espace et la forme architecturale. Pour revenir au sujet de cette étude et au cadre d’Alger, on peut par exemple se demander s’ il est possible de réduire « Diar el Mahcoul » à une œuvre de la société coloniale et « Matarès » à une œuvre de l’ Algérie indépendante, sans tenir compte du fait que l’ architecte est le même, et que ses conceptions techniques sont les mêmes.

(…) Le raccourcissement du temps historique, la mise en commun des techniques , entraînent la plus grande confusion. En une dizaine d’années, des pays colonisés sont devenus des pays indépendants, des pays sous-développés s’industrialisent, et les mêmes techniciens , les mêmes techniques sont utilisés par chacun sans qu’ il y ait conscience prise du rapport entre ces techniques et les niveaux idéologiques. L’exemple d’Alger, et plus particulièrement du quartier des Annassers, peut donner un certain éclairage sur ce type de problème, et aider à réfléchir sur les phénomènes de transformation et de récupération des espaces urbains. »

L’urbanisme et l’architecture d’Alger : aperçu critique, Jean-Jacques Deluz, Éd. Mardaga, 1988, p. 7-8.