Ma vie d’architecte

AVANT L’ARCHITECTURE

A mon arrivée à l’école d’architecture de Lausanne, en 1949, le bizutage existait encore, même s’il était relativement anodin et ne durait qu’une demi-journée. Le premier jour d’atelier, les aînés nous distribuaient un programme «d’esquisse-esquisse» dont le rendu était fixé au lendemain matin, sur feuille de canson demi-gran d’aigle avec perspective en couleurs : une résidence sur le sommet d’une colline, si j’ai bonne mémoire. Après une nuit de travail et d’angoisse, nous nous présentions tous dans la matinée, un peu hagards, avec notre rouleau sous le bras. Les grands avaient préparé, avec des tréteaux et des planches à dessin, une sorte de fosse dans laquelle on entrait en rampant, et ils étaient tous juchés sur les tables tout autour, projecteurs braqués sur la fosse. Alors on nous faisait pénétrer tour à tour dans l’antre pour expliquer notre projet, au milieu des sarcasmes et des quolibets de l’assemblée. Pour finir, on nous notifiait que notre travail était «dégueulasse» et on nous demandait de le déchirer.

C’est pourquoi je n’ai pu conserver cette œuvre dont il ne me reste aucun souvenir précis. Quelle image pouvais-je avoir de l’architecture dans ma totale ignorance? J’avoue que j’aimerais le savoir.

Les bizutages cessèrent deux ans après sous l’influence de ma génération, peu encline à trouver ça drôle. Quelle image pouvais-je avoir de l’architecture en sortant de mon baccalauréat scientifique ? Mon père était géomètre et rêvait que je reprenne son bureau ; j’en avais les capacités mais certes pas l’envie. Ayant fait le porte-mire toute ma jeunesse, en hiver avec les mains gelées, je haïssais ce métier. J’étais un rêveur timide et renfermé, vivant dans les fantasmes d’amours platoniques et dans l’exutoire passionné du cinéma.

Mon frère aîné avait participé à la création du cinéclub de Lausanne avec Emery, Favre, employés postaux : lorsqu’ils quittaient leur travail de nuit pour assister aux projections, nous allions tous, à minuit, silencieux comme des espions, les aider à trier le courrier jusqu’à trois heures du matin.

Je choisis l’architecture sans goût et sans connaissances : j’aimais dessiner, ce qui me paraissait une raison suffisante, et je rêvais de quitter un jour la Suisse, ce qui me détournait de toute carrière tranquille et casanière. L’architecture, c’était je ne savais quoi mais cela me faisait miroiter des perspectives d’évasion.

 

 

 

 

 

 

 

Lausanne, d’après une gravure de 1830.

Mes émotions artistiques avaient été d’abord dans la littérature, des provocations sarcastiques de Jarry à la musique mystérieuse de Mallarmé, puis dans le cinéma : mon premier classique, j’avais peut-être quinze ou seize ans, fut «le mouchard» (The informer) de John Ford, qui me stupéfia ; je gardai longtemps l’idée que c’était le plus beau film de l’histoire du septième art, jusqu’à ce que je découvre Murnau, Bunuel, ou le Renoir de La règle du jeu.

J’aimais les petites rues de la cité, les abords de la cathédrale, empreints – si peu mais tout de même assez pour émouvoir – d’une lointaine résonance médiévale ; j’aimais monter au sommet du clocher, et, à soixante quinze mètres au-dessus du vide, m’asseoir sur le mur parapet, les jambes en dehors, défiant le monde. Je ne savais pas que ces rues, ce monument romantique, c’étaient l’architecture.

LA FORMATION UNIVERSITAIRE

A partir du moment où l’architecture me parut quelque chose d’intéressant – dès mon entrée à l’École polytechnique de Lausanne – les cours à caractère scientifique furent pour moi d’un ennui total. Je me souviens d’avoir obtenu la note zéro sur dix à un examen propédeutique de chimie technique. La résistance des matériaux, la statique, une fois compris les principes de la traction et de la compression, tournaient aux simulacres de calculs, rien n’était plus oiseux. La construction n’était pas enseignée comme méthode mais comme un répertoire de formules toutes faites. La lecture de n’importe quel dictionnaire aurait suppléé aux cours d’histoire de l’art. Ne parlons pas de la législation, du métré ou de je ne sais quelles matières auxquelles j’assistais de moins en moins. Comment j’ai eu mon diplôme m’est un mystère; d’ailleurs, encore aujourd’hui, je fais parfois, dans des nuits d’angoisse, le rêve que je dois présenter à nouveau mon projet de fin d’études. L’atelier et le cours de théorie de l’architecture, dirigé et enseigné par Jean Tschumi, avaient grâce à mes yeux ; c’est seulement là que j’avais le sentiment d’apprendre quelque chose. Les «charrettes» de projets, qui nous mobilisaient jour et nuit, et dont je sortais épuisé au point que mon entourage se demandait si j’allais y survivre, donnaient un sens créatif à la vie. J’imagine que ce que je faisais – dépourvu d’expérience et de références – était juste ce qu’il fallait pour obtenir les mentions, mais j’avais du plaisir. Quant au cours de Tschumi, il était basé sur une classification de thèmes formels: la porte, la fenêtre, la colonne, le volume, l’espace, etc, dont il illustrait la variété des réponses architecturales à travers le monde et l’histoire. Il n’y avait pas de méthodologie mais cela ouvrait des horizons. A l’atelier, les meilleurs étudiants en fin d’études faisaient fonction d’assistants auprès des plus jeunes; en première année, je travaillais sous les conseils de Marcel Gut et de Roland Willomet. Tschumi, le patron, passait trois minutes sur chaque table et faisait tomber ses sentences avec beaucoup de tolérance. Sa distance et son absence de dogmatisme m’ont certainement influencé. J’ai compris avec lui que la culture impliquait l’ouverture de l’esprit. Mais, en dehors de l’atelier, j’ai sûrement passé plus de temps au bar du coin, où il y avait des tables de ping pong et où nous échangions des balles avec Léopold Veuve, que dans les salles de cours ; probablement, d’ailleurs, le développement des réflexes m’étaient-ils plus utiles que la physique ou la chimie.

Le milieu des ateliers compte beaucoup dans la formation, mais je dois dire que, en dehors des camaraderies qui se forment naturellement dans n’importe quel collectif, j’avais relativement peu d’attaches intellectuelles ; j’admirais certains aînés, comme Aubry qui fit ensuite carrière dans l’enseignement, et dont les projets avaient toujours un caractère personnel. André Hauswirth, avec qui j’avais d’interminables conversations, était un tourmenté parfois inquiétant, par quoi je prenais plaisir à sa compagnie; on m’a raconté qu’il s’est plus tard suicidé. La personnalité la plus marquante que j’ai connue à l’école était Roland Vogel – un immense talent – qui faisait assidûment de la peinture à tendance surréaliste, (je me souviens d’une très belle exposition de monstres qu’il fit à Lausanne). Il partit plus tard en Polynésie et j’ai toujours regretté d’avoir perdu sa trace et d’ignorer quelle fut son œuvre ; j’ai appris qu’il était mort dans cet exil.

Si j’essaie de faire le bilan de mes acquis d’école, je reste persuadé – sans jeter la pierre à un enseignement dont j’ai tiré quelques principes – que l’architecte ne peut être qu’un autodidacte, tant l’accumulation des connaissances scientifiques est vaine. J’acquière non pas les sciences ou les recettes qu’on essaie de m’inculquer mais ce que je peux tirer moi-même des autres ; autrement dit école, apprentissage, pratique, se valent dans la mesure où, sur le terreau d’une culture qu’on ne cesse de se fabriquer, (reconnaissons quand même que l’école peut y aider) on a l’avidité du savoir.

L’école d’architecture est aussi le temps des premiers engouements. La fréquentation des livres et des revues, (ces dernières diffusant dangereusement et superficiellement les images de mode) inculquent aux étudiants des modèles devenant, par cela même, des modèles académiques; nul n’y échappe. Toutefois, dans le choix de ces modèles, on peut discerner des tendances qui s’affirmeront dans notre majorité; pour moi, c’étaient Frank Lloyd Wright et Alvar Aalto plutôt que Mies van der Rohe ou Marcel Breuer; je ne parle pas de Le Corbusier dont le génie est ambigu et parfois déconcertant.

Wright et Aalto me montraient déjà l’importance du lieu, du site, de la spécificité des situations; ils me suggéraient que le lyrisme, la poésie, participent à la création architecturale ; ils me donnaient envie de créer ; il m’arrivait, inconsciemment, comme à tout étudiant, de tenter de les copier.

Tschumi avait offert à l’école une très belle collection d’ouvrages classiques, anciens et reliés, qui, de Gromort à Durand, illustraient l’architecture avec d’admirables dessins. J’avais un plaisir sans cesse renouvelé à les consulter. J’y découvris l’Escorial qui me bouleversa, ce qui était curieux puisqu’il s’agit d’un bâtiment d’aspect austère, on pourrait dire puritain, d’une méchanceté apparente semblable à celle d’un couvent ou d’une prison ; et pourtant ce n’était pas cela, je le compris en allant le voir, bien plus tard, dans la gloire de son implantation.

Je n’ai que peu de souvenirs marquants de cours, d’expositions ou de conférences qui m’aient influencé. Si j’essaie d’en évoquer, je revois d’abord une exposition Gauguin au palais de Rumine, une conférence de Fernand Léger (pour qui je n’ai pas de goût particulier) qui racontait l’histoire de sa femme de ménage : Léger avait déposé sur sa cheminée un pot qu’il avait placé sur la gauche de la tablette ; la femme de ménage le remettait systématiquement dans l’axe dont il lui paraissait que c’était la place évidente.

 

Trace de mon passage à l’École polytechnique de l’Université de Lausanne (Epul), 1950.

Il ironisait aussi sur la peinture en trompe-l’oeil du plafond, du peintre local Rivier, où un mouton voué au sacrifice, «menaçait de nous tomber dessus». Je revois aussi Eric von Stroheim venu nous présenter Les rapaces, accompagné de sa femme avec laquelle il fit une terrible «danse des morts». Pour l’architecture, il ne me revient que deux évènements : le premier fut une conférence d’Alvar Aalto qui marqua ma pensée de façon probablement définitive ; il nous montra, à la fin de son exposé, son dernier-né, (celui auquel on est toujours le plus attaché), qui était le centre civique de Saynetsalo ; c’était admirable ; je l’ai revu récemment dans un reportage diffusé par Arte, il n’a pas aujourd’hui pris une ride. On ne peut pas en dire autant par exemple du centre de technologie de Mies van der Rohe, qui fut un modèle pour tant d’architectes de ma génération. Le deuxième évènement dont je me souviens fut une visite que nous fîmes à Berne où Brechbühler nous invita à voir quelques-unes de ses œuvres. L’école professionnelle est une fidèle et sérieuse référence à Le Corbusier, mais je fus très ému par une villa qu’il avait construite pour un riche collectionneur; je crois que la maison était simple et belle, mais surtout, elle contenait un grand nombre de tableaux de Paul Klee, et la magie de ceux-ci magnifiait la qualité modeste de l’architecture. Cela me révéla une dimension presque toujours négligée par l’architecte, celle de la vie et de la poésie qui viennent, non plus seulement du cadre bâti objectif, mais de l’ensemble des paramètres souvent insaisissables qui l’habitent, le transforment, le vieillissent ou le rajeunissent, parfois l’enchantent au sens magique du mot.

Ce dépassement de l’architecture par l’esprit du lieu, c’est Venise, c’est Amsterdam, c’est Ghardaïa, c’est l’effacement de l’architecture derrière son accomplissement dans un espace de vie ; je pourrais dire de vie ou de mort, puisque les ruines, habitées par leurs fantômes, dégagent aussi leur propre mystère poétique.

PARIS

Le mythe de Paris a beaucoup perdu de son prestige, mais, dans les années 50, on pouvait encore y respirer l’air de la bohème.

Un de mes derniers déplacements dans la capitale française commença dans les souterrains de la gare de Lyon, continua dans le RER, dans les sous-sols de la Défense, dans un restaurant sous terre, puis dans les bureaux sinistres et climatisés de l’Arche, pour retourner au point de départ par les mêmes voies infernales.

En surface, la modernité sans poésie a gagné les bords de Seine ou Montparnasse, et les chansons sur Paris n’ont plus qu’un goût de folklore pour touristes.

Paris est sans doute devenu un des lieux où les dévoiements architecturaux, les effets de mode, juxtaposés à l’infrastructure spéculative, ont en partie détruit l’esprit de la ville. Il ne s’agit pas d’être passéiste, ou anti-moderne, le problème se pose ailleurs, sans doute au niveau d’une certaine spiritualité.

Tschumi avait instauré dans le programme de l’école le stage pratique obligatoire d’une année; c’était alors une certaine nouveauté dans les études d’architecture. Il y avait des bureaux qui, d’année en année, recevaient un stagiaire, généralement de quatrième ou de cinquième année. Une de ces filières était l’agence d’André Aubert à Paris ; je réussis à m’y glisser en 1953, y succédant à un garçon gentil et bien élevé du nom de Gold. Celui-ci s’arrangea pour que je reprenne sa chambre au pavillon suisse que Le Corbusier avait construit à la cité universitaire. Comme l’agence était en face du parc Montsouris, dans une de ces belles maisons mitoyennes toutes vitrées des années 30, j’avais quelques pas à faire entre les pilotis de Le Corbusier et mon travail.

Sur le plan professionnel, ce ne fut pas une expérience importante. Je m’initiai aux routines du métier mais l’architecture d’Aubert n’avait rien d’éblouissant. Il avait été second grand prix de Rome, avait fait partie de l’équipe qui construisit le musée d’Art moderne, (qui n’est certes pas le monument le plus intéressant de Paris) et il était en train de réaliser, lorsque j’arrivai, un gros immeuble de rapport au quai Blériot, sur la façade duquel les balcons traçaient des grecques décoratives: exactement ce que je n’aimais pas. En plus, le volume était laid, car il était découpé arbitrairement par les contraintes des gabarits réglementaires. Heureusement, l’étude en était terminée et Aubert, homme par ailleurs charmant, style grand bourgeois parisien, me confia une école primaire à Cachan et une maternelle à Blois, projets sur lesquels je m’amusai, sans beaucoup d’efficacité, durant tout le stage.

 

Pourquoi la Sainte Chapelle ? L’architecture est souvent un mystère; le lieu, les circonstances, le «on ne sait quoi» qui obsède la mémoire, agissent sur l’image qu’on a gravée dans notre livre de souvenirs. Cette chapelle, que je n’associe à aucune réaction mystique, curieusement plantée au milieu d’un tissu administratif, est restée pour moi l’un des symboles de Paris. J’y ai découvert le rôle concret et matériel de la lumière dans l’architecture.

Mon année à Paris ne compta pas pour cette activité professionnelle, où je remplis correctement mon contrat – sans plus – mais pour l’ouverture culturelle qu’elle m’assura. Je n’avais jamais voyagé, je ne connaissais que Lausanne et les bords du lac – et quand même une escapade de trois semaines pour fêter mon baccalauréat avec quatre amis de collège – marche et camping dans le midi de la France et en Corse: balade suffisante pour me dégoûter de ce genre de loisirs à tout jamais.

Paris en 1953, c’était autre chose; j’y faisais des rencontres parfois étonnantes avec des marginaux, avec des intellectuels délirants, avec des fils de famille en liberté provisoire. Le peintre américain Selchow, qui vivait son homosexualité exultante ; il me disait à voix forte, à la terrasse d’un bistrot : « Si tu savais comme c’est bon, comme les garçons c’est mieux que les filles » … développant des descriptions lyriques à la grande JOie de tous les consommateurs ; ou alors : « My god, my god, si mes parents me voyaient » … évoquant son père, le petit dentiste puritain de Philadelphie. Il faisait de la peinture abstraite, comme il se devait à cette époque. Je rencontrai à la cinémathèque, dont j’étais évidemment un habitué, Rodolfo Milla, débarqué du Pérou pour faire ses études à Paris, qui gravitait dans la marge des milieux surréalistes. Il devint l’un de mes meilleurs amis, avant que je le perde de vue.

Sur le plan architectural, je vérifiai l’une de mes intuitions sur la relativité qualitative de l’objet ou de l’espace construits, qui n’existent que par les racines et les liens qui les unissent à leur environnement, et par la réciprocité qui s’établit entre l’objet et nos émotions. La place de la Concorde devint pour moi un bel espace le jour où je tombai amoureux de la jolie institutrice des enfants du président Coty : nous étions alors appuyés côte à côte au parapet des Tuileries qui surplombe légèrement la place. La petite place Furstemberg, la rue Vavin, la Sainte-Chapelle, sont, pour diverses raisons sentimentales, mes architectures préférées à Paris ; des lieux où, tout d’un coup, le pouvoir émotionnel qui émane d’eux et l’émotion qu’on y vit se mettent en symbiose. On peut avoir des émotions ou des bouleversements n’importe où, mais la rencontre qui se produit parfois avec un lieu potentiel est un moment hautement privilégié. L’architecture n’est pas un produit qu’on regarde – l’intérêt s’en épuise vite-, elle n’existe que si on la vit.

ALGER

Le 13 janvier 1956, je quittai définitivement Lausanne pour Alger. Je ne m’attendais pas à ce que ce voyage, dont j’imaginais qu’il allait être une étape professionnelle avant d’autres aventures, allait sceller mon destin.

Dans les épisodes qui suivent, je serai bref car la plupart de mes expériences algéroises sont racontées dans ma Chronique urbaine et j’éviterai de trop me répéter. Dans mon architecture, dans mes écrits et dans mon enseignement, j’ai toujours craint la répétition ; l’impression de sacrifier à une routine m’a toujours été insupportable. Par contre, et paradoxalement, je crois avoir toujours suivi la même ligne de conduite.

LE TRAVAIL EN AGENCE

À l’époque où je débarquai à Alger, les architectes, en majorité «pieds-noirs», pouvaient être catégorisés, selon leurs conceptions et leur architecture, mais bien entendu, je n’en avais alors aucune idée.

La majorité (mais peut-être est-ce simplement comme partout) faisaient des affaires sans état d’âme et pouvait être rangée dans la catégorie des conservateurs. Jusque dans les années 50, ils restaient attachés au modèle urbain du début du siècle, avec un mélange de classicisme mitigé et de modernité prudente : une architecture fade mais plutôt bien intégrée dans la ville coloniale. À partir des années 50, avec l’apparition d’opérations de logements plus importantes, beaucoup d’entre eux, pour rester compétitifs, se rallièrent à un style moderne anonyme où s’accentua leur médiocrité.

 

 

 

 

 

Alger: le groupe « Taine » au pied du cimetière d’EI Kettar traduit une volonté d’écrire une architecture urbaine’ simple, alignée sur rue. C’est un des projets sur lesquels j’ai travaillé avec A. Daure et H. Béri en 1956.

Une minorité par contre s’inscrivait dans la modernité délibérée, mais parmi elle je discerne des courants différents; le plus important était celui des «corbusistes». On se souvient de l’impact de Le Corbusier lors de ses conférences et expositions des années 30, et d’une véritable école constituée autour de Jean De Maisonseul et de Pierre Emery.

Les personnalités marquantes de Miquel et de Simounet s’inscrivaient dans ce mouvement.

D’autres, de formation et d’aspiration plus classique, restaient fidèles à Perret, comme Claro qui était directeur de l’école des Beaux-arts, ou Luyckx.

Une troisième catégorie serait celle d’un courant humaniste. D’idéologie urbaine initié par Pouillon, et qui était sans doute, quoiqu’en aient pensé les farouches « corbusistes », la voie réellement révolutionnaire. Au-dessus de cette masse, Chevallier, le maire libéral d’Alger, avait créé l’Agence du plan, sur laquelle je reviendrai, qui arbitrait la mêlée. Ces catégories n’étaient naturellement pas rigides, d’autant que les grands maîtres à penser, malgré les apparences, n’étaient pas aussi étrangers les uns par rapport aux autres: l’enseignement d’Auguste Perret, l’ancêtre, avait été entendu par Le Corbusier autant que par Pouillon. Les valeurs humanistes n’étaient pas l’apanage d’une seule fraction; mais les rivalités étaient assez sournoises, et l’on se souvient des cabales organisées par les «modernes» (tant à l’échelon local qu’à travers la revue L’Architecture daujourd’hui) contre Pouillon.

La masse moyenne des architectes, motivée beaucoup plus par la commande que par une idéologie quelconque, et orientée par l’Agence du plan, naviguait entre toutes ces tendances.

L’agence d’Alexis Daure et d’Henri Béri était probablement la plus représentative de l’héritage de Pouillon : Daure avait travaillé avec ce dernier sur les chantiers de Diar el Mahçoul, et Béri avait une sensibilité littéraire qui l’éloignait des dogmatismes modernes. Or ce fut un pur hasard qui m’amena dans cette agence, alors en formation, qui venait de recevoir la commande de mille logements, (la cité «la Concorde» à Birmandreis) et qui allait se développer de façon fulgurante durant l’année et demi où j’y travaillais. Hasard et chance exceptionnels, car non seulement j’y appris les fonctionnements professionnels, mais je me familiarisai avec les travaux de grande envergure, avec les méthodes de décisions rapides, (bien que Béri ait été l’homme le plus hésitant que j’aie connu), et surtout parce que je trouvai mes premières confirmations sur les intuitions que j’avais quant aux problématiques complexes de l’espace urbain, du site, et des logiques conceptuelles, hors des visions formalistes.

Je me suis souvent demandé quelles parts le hasard et la volonté avaient dans nos destins: la vie est-elle comme une partie de poker où le hasard de la donne n’empêche pas l’intelligence de gagner?

«La science de la vie consiste à saisir toutes les chances que le hasard nous présente» (Joseph Conrad, Fortune).

L’AGENCE DU PLAN

J’ai déjà longuement parlé dans d’autres écrits de ce que fut l’agence du plan d’Alger, quelles furent ses caractéristiques et ses actions. J’y travaillai de 1957 à 1962, en ayant repris la direction en 1959 à la suite de Hanning, après la chute de Chevallier. J’y fis ma formation en urbanisme avec Pierre Dalloz, qui présidait l’agence et tenta d’en théoriser les pratiques, avec Gérald Hanning à qui je dois l’essentiel de mes connaissances dans ce domaine, et avec Robert Hansberger qui établissait le pont entre l’urbanisme et l’architecture. Après l’indépendance du pays, la conjoncture politique provoqua pendant plusieurs décades une occultation de tout le travail qui se fit à l’agence. Structure d’appartenance française, on la confondit souvent, soit avec l’administration coloniale, soit avec les technocrates importés du plan de Constantine. Tant la mauvaise conscience coloniale que le nationalisme conquis de l’Algérie ont pénalisé le capital intellectuel de l’agence en le reléguant à l’oubli.

Aujourd’hui, les chercheurs commencent à s’y intéresser, mais la documentation éparse n’en donne pas une idée juste ; le rôle qu’y jouèrent Paul Herbé (par ailleurs un homme d’une brillante culture), Bossu (par ailleurs homme de talent) ou Gomis, a pu paraître important parce qu’on parle d’eux dans les écrits, alors qu’ils n’apportèrent rien de particulier et que toute la nouveauté de l’urbanisme gestionnaire de l’agence du plan venait de Hanning, sur les bases du soutien de Chevallier et de Dalloz, et avec la collaboration de Hansberger et la mienne. Cette mise au point me paraît utile lorsque je lis des articles fondés sur une documentation trompeuse ; c’est le cas d’une étude de Baudoui, bien qu’il situe avec exactitude les actions politiques et le contexte de l’agence.*

C’est aussi à l’agence du plan que je rencontrai André Ravereau, qui n’y joua aucun rôle marquant (ses préoccupations étaient éloignées des nôtres) mais dont l’influence personnelle sur ceux qui l’entouraient était très forte ; la pureté de ses conceptions, son regard rigoureux sur la tradition, et le lyrisme de son expression, en faisaient un maître incontestable de l’architecture.

Après 1962, j’ai été privé d’urbanisme, hors de missions de conseil et de quelques actions ponctuelles, faute de structures qui m’auraient permis d’intervenir à l’échelle de la ville. Ce n’est qu’en 1997 qu’on m’a confié l’étude de la ville nouvelle de Sidi Abdellah, et que j’ai découvert que toute mon expérience de l’agence du plan était comme neuve, me donnant les instruments de conception et d’intervention comme si le temps s’était simplement interrompu.

Agence du Plan d’Alger: silhouette imaginaire du centre urbain des Annassers (croquis Deluz, 1958) .

La clé du problème est que l’agence du plan fut la première tentative d’instauration d’un urbanisme de gestion se substituant – ou plutôt se superposant – à l’urbanisme classique de réglementation et de contrôle. À l’impuissance de l’urbanisme classique, qui s’avère incapable de dépasser l’application des « zoning », n’ayant aucune marge de créativité, au concept limité de «gouvernance», se substitue un urbanisme d’intervention, de propositions et contrepropositions, d’orientation idéologique, (l’idéologie de la ville et de l’humanisation de l’espace), qui est action et créativité.

Si l’agence ne survécut pas à 1962, ses principes – diffusés à l’époque par Dalloz – furent à l’origine de la création des ateliers d’urbanisme dont se dotèrent de nombreuses villes françaises.

Le projet des Annassers, où fut mise au point la méthode de l’épannelage, où je dessinai avec Hansberger plans de structures, plans de quartiers, espaces urbains et silhouettes bâties, fut un échec parce que nous n’eûmes pas le temps de l’achever, mais surtout parce que la pression des administrations, des maîtres d’ouvrage et des maîtres d’œuvre, pour des formules expéditives dont l’efficacité cachait la facilité, (au sens péjoratif du terme), s’érigea rapidement en bataille. J’ai raconté cet échec en détails dans L’urbanisme et l’architecture d’Alger.

*Voir L’atelier du désert, éd. Parenthèses, 2004.

ACTIVITÉ LIBÉRALE ET ACTIVITÉ SALARIÉE

La période de l’Agence du plan pendant laquelle j’étais un employé salarié fut pour moi une période sans souci matériel et sans conflits professionnels; sur le plan du travail, nos objectifs se rencontraient et nous avions tous la même idéologie urbaine, bien que, dans nos relations au contexte tumultueux du pays, nous avions beaucoup de différences : entre la vision fédéraliste de Chevallier et de Dalloz, «l’Algérie française» de Hansberger et du personnel «pied-noir» dans sa majorité, l’adhésion morale aux thèses de l’indépendance de Ravereau, de Descloître ou de Gerber, (assorties d’un certain mépris des «pieds-noirs») et la distance critique de Hanning, vers laquelle je penchais, il n’y avait pas de passerelles, (bien que chacun ait eu ses raisons, bonnes ou mauvaises), mais il était établi, grâce à la fermeté et à l’impassibilité de Hanning, qu’aucune interférence ne devait troubler notre travail. Bien entendu, il y avait des tensions souterraines, mais elles émergeaient rarement.

Aussi, lorsqu’après sept ans d’exercice libéral, de l’indépendance de l’Algérie à 1969, j’eus un coup de découragement devant les échéances salariales que je n’arrivais pas à assurer régulièrement, l’impitoyable machine fiscale et les attaques qui venaient de tous côtés, des confrères jaloux aux maîtres d’ouvrage omnipotents et stupides, je me dis qu’un poste salarié, dans un bureau national, allait me permettre de travailler en toute sérénité, comme j’avais pu le faire à l’Agence du plan. C’est ainsi que je m’engageai à l’Etau en 1969, qui était alors dirigé par des amis, l’ingénieur Ould Henia et l’architecte André Ravillard. Nous commençâmes l’étude de 3000 logements, répartis sur le territoire, dans l’enthousiasme, étude que j’ai décrite par ailleurs ; mais les choses se dégradèrent très vite. Ainsi, le ministère de l’habitat refusa notre projet parce que la hauteur sous plafond était de 2,70 m. alors que la réglementation exigeait 2,80 m. ; nos arguments se heurtèrent à un mur. Ma position de responsable de l’étude m’avait conduit à tenter de discipliner la quinzaine d’architectes qui y étaient affectés et qui, contrairement à ce qui s’était passé à l’Agence du plan, n’avaient pas d’objectifs communs ; chacun aurait voulu faire «son projet» et mes idées pour mettre en place un système combinatoire n’en avait convaincu que deux ou trois. Les jalousies et les coups bas étaient féroces ; enfin, le changement de directeur me donna le coup de grâce, je fus mis à la porte. Je réalisai à quel point, dans une activité de création, le travail salarié, tributaire de patrons tout puissants et de collègues jaloux, pouvait être illusoire. Depuis, pour rien au monde, je n’abdiquerais cette liberté qui peut aller jusqu’au moment exaltant où l’on envoie promener un maître d’ouvrage trop stupide, sans avoir à mettre son propre statut en cause.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces deux croquis illustrent les deux aspects du logement que j’ai étudié, soit à l’Etau, soit dans mes recherches personnelles: l’espace public, animé ou tranquille, avec un caractère urbain prononcé, l’espace de la vie familiale, protégé, où chacun dispose d’une terrasse découverte.

Mais le plaisir que l’on peut trouver dans l’exercice de la profession libérale est assorti de contraintes qu’il n’est pas toujours simple d’assumer. Un jour, Camille Juaneda, architecte avec qui je m’étais associé pour quelques études, s’écroula devant moi en s’écriant : « je suis une victime, je suis un martyr » … Il en pleurait très sincèrement.

Il est évidemment difficile de concilier des objectifs pécuniaires – faire des affaires, gagner de l’argent – et des objectifs que j’appellerai, pour simplifier, idéologiques: faire de l’architecture pour concrétiser des idées. Certains y arrivent (disons pour citer un architecte connu Renzo Piano) en se focalisant sur des programmes démonstratifs. Encore faut-il d’abord qu’ils établissent leur célébrité, et rares sont les architectes célèbres qui font autre chose que des exercices de style formalistes. La plupart des architectes qui font du profit sont plutôt des affairistes dont le réseau de relations – et parfois la corruption – assure l’importance et la continuité de la commande. Leurs agences ne sont pas autre chose que des entreprises de production. Par ailleurs, en tant que structures productives, ils sont conduits à constituer des gros bureaux, pouvant aller jusqu’à des centaines d’employés, et par conséquent sont dans l’obligation de truster la commande, au détriment des petits. Dans les régimes socialistes, la commande était accaparée par les bureaux d’état, qui, par le système stérilisant du salariat et par les hiérarchies autoritaires, ne pouvaient pas sortir d’un certain niveau de médiocrité.

Dans les régimes libéraux, l’inégalité entre les gros et les petits laisse peu de chances aux seconds.

Pour ce qui me concerne, le choix du fonctionnement libéral, de 1962 à aujourd’hui, interrompu seulement par cette malheureuse année à l’ETAU, me semble avoir été, dans l’état des structures économiques et sociales, seule praticable. J’ai toujours opté pour une organisation de travail minimale : il m’est arrivé d’avoir trois à quatre employés, aujourd’hui je travaille seul.

Ce système m’a assuré une variété constamment renouvelée de projets enchaînés les uns aux autres par le hasard de la commande : de la villa au groupement de logements et à l’étude d’un quartier, d’une salle de cinéma à un centre de formation professionnelle, d’un jardin public à une esplanade … Il m’a permis, toujours au hasard des rencontres et des commandes, de sillonner tout le pays, de répondre à tous ses climats et tous ses sites; ne jamais devenir un spécialiste (non qu’il n’en faille pas, seulement c’est presque une autre métier), mais, de projets en projets, le long du fil continu de notre réflexion, apprendre, élargir sa vision, créer. Dans cet enchaînement constant et aventureux d’expériences, j’ai pu aménager des récréations pour réaliser bénévolement des expériences nouvelles, qui m’ont amené dans les décors de théâtre ou la conception de mosaïques.

Cette liberté se paie. Il m’est souvent arrivé de ne pas savoir comment je pourrai survivre les jours qui suivent. Il m’est aussi arrivé de recevoir une grosse somme d’honoraires au moment où tout allait craquer. La providence n’a été ni généreuse ni rancunière ; il est vrai que parfois, le coût moral, la compromission du bonheur, nous questionnent.

L’ENSEIGNEMENT

Je ne pense pas avoir jamais eu la vocation de l’enseignement ; et pourtant, lorsque, après l’indépendance, l’École des Beaux-arts rouvrit ses portes et accueillit les nouvelles volées d’étudiants algériens, le hasard, (il faut bien dire aussi le vide de cadres creusé par le départ des Français d’Alger) me propulsa dans un poste de professeur d’architecture. C’était en 1964. Chose curieuse – car je n’ai jamais été sociable, et, à l’époque, je m’exprimai difficilement – j’y pris goût et m’y consacrai avec un certain enthousiasme, tout en préservant ma part d’exercice indépendant.

J’enseignai pendant vingt-cinq ans, cinq ans à l’École des Beaux-arts, ensuite à l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme (l’EPAU) intégrée dans les structures universitaires.

Il m’est arrivé de me demander si tout ce temps que j’ai passé dans les ateliers de l’école n’avait pas été gaspillé, d’autant que, au plus fort de mes activités personnelles, j’ai rarement sacrifié une heure d’enseignement. Lorsque je regarde le décor architectural de ces vingt dernières années autour d’Alger et dans tout le pays, que je pense que des centaines d’architectes sortis de l’école en sont en partie responsables, je ressens, sinon de l’amertume, au moins une certaine inquiétude : est-ce que l’enseignement sert à quelque chose, ou alors avons-nous été de mauvais enseignants, ou encore la société broie-t-elle les individus au point de leur faire perdre ce qu’on croyait leur avoir appris ?

Il y a sûrement de tout cela. L’évaluation des retombées d’un enseignement aussi spécifique que celui de l’architecture est d’autant plus difficile à faire que, à l’âge influençable des études, l’étudiant passe d’un enseignement à l’autre, d’une doctrine à l’autre, parfois du noir au blanc, et qu’il en sort désemparé. J’ai déjà dit que, dans tous les cas, il devait se former lui-même, lui seul pouvant assurer la continuité de ses réflexions, et la versatilité des programmes, des enseignants, des jugements arbitraires que l’étudiant encourt, ne lui facilitent pas les choses. Il me reste quand même l’occasion de retrouver, de temps en temps, quelques anciens étudiants à travers lesquels me parviennent des échos du travail que nous avions accompli ensemble.

Mais le côté le plus passionnant de ce métier n’est pas tant dans un résultat aléatoire sur lequel on n’a pas de prise réelle, mais dans le dialogue avec ceux qui veulent savoir et la formation permanente de nous-mêmes qu’il implique.

 

Les bâtiments de l’école d’architecture d’Alger (Epau), où l’on voit la première partie, conçue par Niemeyer, et l’extension que j’ai réalisée; (vue avant de nouvelles adjonctions parasitaires faites après mon départ).

D’une part, détestant la répétition, j’ai chaque année cherché à renouveler mon cours ou à le changer complètement, (passant d’un enseignement de première année que j’aimais particulièrement, parce qu’on travaillait en terrain vierge, à une deuxième, une troisième, une quatrième ou une cinquième année), ce qui me confrontait constamment à des problèmes nouveaux.

D’autre part, le dialogue avec l’étudiant nous remet souvent en question de la façon la plus inattendue.

L’étudiant algérien, éduqué dans un système patriarcal sévère, est généralement trop docile et préfèrerait qu’on lui donne des connaissances toutes faites plutôt que de mettre en question des problématiques ; j’étais confronté avec lui à la difficulté d’un compromis culturel complexe, entre la part de dogmatisme innée, issue de la religion, la faible stimulation imaginative ou prospective due aux traditions patriarcales, et le rationalisme exigeant de la démarche créative dans le cadre des programmes modernes. L’enrichissement intellectuel qui découle de cette confrontation, le dépassement d’une acculturation due au passage historiquement trop bref des structures sociales traditionnelles à la vie urbaine moderne, rendent ce dialogue entre l’étudiant et l’enseignant particulièrement fertile ; du moins, c’est ainsi que je l’ai ressenti.

Un autre aspect de l’enseignement fut de réfléchir sur l’enseignement lui-même et les progrès qui seraient à faire dans sa programmation et son organisation. J’avais la confiance des premiers directeurs, aux Beaux-Arts le peintre Bachir Yellès, à l’EPAU Salah Eddine Mokdad et André Ravillard, architectes, puis Ameziane Ikène, sociologue. Avec eux, je proposai de nombreuses réformes qui n’aboutirent pas, ou peu : il y avait trop de résistances, de la part des ministères de tutelle, incapables de comprendre la spécificité de l’architecture, de la part des collègues architectes ou scientifiques, inquiets de perdre leurs prérogatives. Mes propositions pour rapprocher l’enseignement de la pratique, pour intégrer et alléger les matières scientifiques, pour substituer les méthodologies aux savoirs tout faits, restèrent sur le papier et je dus faire mes expériences seul ou presque.

Enfin, dans le cadre même de mon enseignement, je réalisai le projet de l’extension des bâtiments de l’EPAU dont la première tranche avait été conçue par Oscar Niemeyer. Par la suite, et sans me consulter, après ma démission en 1988, les architectes de l’école dénaturèrent mon travail, en appliquant de vilaines couleurs sur les façades du bloc administratif, puis en supprimant les brise-soleil, (ce que j’aurais admis car ils étaient en panneaux d’éternit) pour refaire les façades dénudées avec une trame d’aluminium dépourvue de toute qualité esthétique. Les règles élémentaires de la déontologie étaient ignorées dans l’école même.

VOYAGES

Mon ami et ancien étudiant Younès Maiza, qui réalise actuellement avec un dynamisme et une sensibilité exceptionnels la réhabilitation du ksar de Taghrit, est ce qu’on appelle un débrouillard ; encore étudiant, avec toutes sortes de combines, il visite une partie du monde. Je serais tenté de dire que ceci (les voyages) explique cela (la qualité et le niveau culturel de son travail actuel).

J’ai toujours regretté de ne pas avoir tout vu. Jusqu’à mon diplôme et mon départ vers Alger, je ne connaissais que la Suisse, le midi de la France et Paris ; or, dans notre métier, le bagage des références tirées de la réalité prime infiniment sur la documentation des livres et des revues.

 

L’Escorial : une prise de possession du site.

L’architecture n’est pas seulement image, elle est espace vécu. Elle est également diverse et sécrétée par le lieu et le temps de sa conception. Aussi, d’Alger, tout en ayant sillonné le pays d’un bout à l’autre, j’essayais, autant que possible, de faire des incursions dans les autres mondes. Je n’aurais jamais compris la fascination qu’exerçait sur moi l’Escorial sans le visiter, ni réalisé que Gaudi était le plus grand architecte de l’époque moderne sans avoir vu la crypte de la chapelle Santa Coloma ; je n’aurais pas compris avec autant d’évidence que « …à Venise, mieux que partout ailleurs, le tout est plus grand que la somme des ses parties … » (John-Julius Norwich), sans avoir vécu Venise-même, Amsterdam ou Sienne. L’attrait mystérieux de Prague ou de Budapest ne peut pas être perçu sur des plans ou des photos, et il faut voir Manhattan pour souscrire à la mythologie de cette cité. Mais aussi, que de regrets, de ne pas connaître l’Asie ou l’Amérique du Sud, ou l’Afrique noire ; on ne peut pas tout avoir, et, comme l’écrit Cioran: «Laotse, réduit à quelques lectures, n’est pas plus naïf que nous qui avons tout lu. La profondeur est indépendante du savoir.»

De chacun de mes voyages, je rapportais des séries de diapositives qui servaient à mon enseignement ; mais c’est peu de chose. Dans un pays comme l’Algérie, les moyens des étudiants, les verrouillages de frontières, les contraintes familiales, rendent difficile l’aventure ; le courage ou la volonté ne sont parfois pas suffisants.

UNE PARENTHÈSE : AVIGNON

Les années 1992 à 1996 sont des années tragiques, les plus tragiques qu’ait vécues l’Algérie indépendante.

Dans les menaces ambiantes, je ne savais que faire ni où aller, et Robert Hansberger, avec qui j’avais travaillé à l’Agence du plan et qui avait émigré en 1962 dans la région d’Avignon, me proposa de le rejoindre pour participer de façon plus continue à ses travaux ; (depuis quelques années, j’allais de temps en temps là-bas faire des charrettes avec lui). Je quittai Alger en mars 1994, avec le serrement de cœur de celui qui part en exil. Je n’avais pas terminé la réalisation de l’esplanade de la mosquée Émir Abdelkader à Constantine, qui était alors mon plus gros chantier, et dont l’entreprise saborda les détails en mon absence.

Hansberger a été une des figures marquantes de l’architecture en Algérie avant l’indépendance, mais il se situait un peu hors des groupes constitués ; bien qu’il ait été un des principaux acteurs de la reconstruction d’Orléansville et qu’il ait animé l’Agence du plan aux côtés de Hanning, on parle peu de lui. Son caractère souvent désagréable, son enracinement «pied-noir», ses positions toujours violemment tranchées, dans une orientation que les gens de gauche appellent facilement réactionnaire, un mélange complexe d’égoïsme et de générosité, en faisaient une personnalité relativement peu aimée : son architecture tendait à la monumentalité, mais c’était un remarquable constructeur et un véritable fabricant d’idées, et j’aimais le suivre sur des pistes qui, parfois, prenaient la direction de l’utopie. Aujourd’hui, il vit dans une retraite amère après la destruction de son agence par un système clanique et corrompu.

Nous fîmes bien, dans cette période, une vingtaine de concours allant de la maison de retraite au complexe tertiaire et aux propositions d’urbanisme.

Généralement, surtout dans les petites communes, le projet était attribué d’avance par cousinage ou appartenance politique ; il m’a semblé qu’il s’agissait de pratiques courantes dans le midi de la France. J’étais parfois étonné des préférences données à la médiocrité ou à des formalismes assez vains. Dans le premier cas, les membres politiques du jury avaient pesé plus fort ; dans le second cas, les architectes avaient eu leur mot à dire.

Avignon est une ancienne ville papale où une certaine essence italienne affleure encore. La municipalité avait lancé un concours pour l’aménagement de toute une bande de terrains longeant le Rhône en amont de la porte Saint-Lazare. Hansberger imagina, dans une sorte de vision d’historicisme urbanistique, de constituer un parcours dont l’axe aurait été un grand canal parallèle au Rhône aboutissant (ou partant) à Saint-Lazare : il l’avait baptisé «l’axe Médicis». Je matérialisai l’idée dans une expression graphique à mi-chemin entre l’architecture et l’urbanisme, très riche de potentialités. Il s’y définissait une trame construite, un esprit architectural et un tracé précis des espaces publics : le canal, le port, les quais piétonniers, en particulier. Cette expérience fut sans doute la plus intéressante que je fis en France ; le projet eut un succès d’estime mais ne fut pas jugé, et, peu de temps après, la ville s’empressa de vendre un morceau de terrain au cœur de l’opération pour laisser faire un lotissement minable, compromettant définitivement tout aménagement d’ensemble généreux.

Pire encore fut le destin d’un grand projet situé à côté de la gare d’Avignon, avec lequel nous avions gagné l’attribution de la conception et de la réalisation ; c’était un concours «promoteur-concepteur-entreprise » et notre travail dura deux ans jusqu’au démarrage de la construction. Le promoteur, obsédé par sa rentabilité, remettait constamment en question le programme selon les offres commerciales qu’il recevait : au moment de poser la première pierre, le projet nous fut enlevé à la suite d’un sordide complot où étaient impliqués les monuments historiques et les services d’urbanisme, et l’agence Hansberger fut mise en faillite. Le projet d’hôtel qui fut réalisé à la place du nôtre est d’une grande médiocrité : même pas de «l’architecture-spectacle ». J’ai appris récemment avec amusement qu’il n’assurait pas sa rentabilité ; dans une situation aussi privilégiée, dans une ville manquant de structures hôtelières, peut-être l’architecture n’y est-elle pas pour rien ?

Par un concours de circonstances hasardeux, je pus retourner à Alger au début de 1997.

LA NOUVELLE VILLE DE SIDI ABDELLAH

Je ne décrirai pas ici cet immense projet, puisque plusieurs articles de l’ouvrage lui sont consacrés.

Par contre, sur le plan de l’enrichissement de mes expériences et de ma formation, j’y vois quelques caractéristiques essentielles qui font pour moi le trait d’union entre l’Agence du plan (1957-1962) et Sidi Abdellah, (à partir de 1997).

D’abord la confirmation que la structure administrative n’est rien sans la qualification des personnes : l’Agence du plan, c’étaient Chevallier, Dalloz, Hanning, Hans berger et moi; le dirigeant politique, le gestionnaire, les concepteurs. À Sidi Abdellah, ce fut, sur décision de Cherif Rahmani, alors gouverneur d’Alger, aujourd’hui ministre de l’Aménagement du territoire et de l’environnement, la création de l’établissement public d’aménagement de l’agglomération nouvelle de Sidi Abdellah, (EPAANSA), la nomination de Liès Hamidi, directeur et gestionnaire, qui me confia le volet de la conception et du conseil urbanistique et architectural.

Ainsi je renouai avec ces deux idées-clé, premièrement que l’urbanisme devait être créatif et participatif, autrement dit qu’un urbanisme gestionnaire se substitue à un urbanisme de réglementation et de contrôle ; deuxièmement, que cette démarche n’était possible qu’en disposant de l’instrument, des hommes et des compétences.

Cette nouvelle expérience, la plus stimulante de ma carrière professionnelle, n’a pas fini – j’espère – de m’enchanter, mais Liès Hamidi est décédé en juin 2004, assassiné par le système.

Note 2008 : Quant à moi, j’ai été éliminé de l’opération en 2006.

Sidi Abdellah : ce croquis montre le bassin versant sud orienté vers la plaine de la Mitidja et les montagnes de l’Atlas tellien. Au-delà de la crête,
(Mahelma, douar de Sidi Abdellah) le bassin versant nord regarde la mer (Croquis 1997).

Le tout et le fragment, Jean-Jacques Deluz, Éd. Barzakh, Alger, 2010. p. 9-26.